Des vents, des torcheculs, des feuilles volantes : l'allégorisation de la scatologie dans l'Allemagne de Luther à Andreas Gryphius

Résumé : Depuis Luther, la scatologie est devenue une arme redoutable dans l'éristique publique des pays germaniques et y occupe une place de choix sous forme d'injure verbale, kinésique (le digitus impudicus notamment) ou iconique. Les publicistes du XVIe siècle, tant catholiques que protestants, reprennent des motifs hérités de l'iconographie médiévale (comme celui du Juif coprophage) et mettent en images les propos de table scatologiques de Luther. Pour stigmatiser l'adversaire confessionnel, ils s'approprient la tradition du grobianisme (Wittenweiler, etc.) et du Jeu de carnaval (Hans Sachs, etc.) : la satire antipapiste montre le Pontife déféquant dans la tiare ou bénissant un étron fumant ; les catholiques raillent de leur côté la gula et les besoins corporels irrépressibles de Luther. Si, à l'époque de la Réforme, la scatologie signale une existence diabolique, elle devient au siècle suivant avec la comédie baroque un instrument de la " discipline sociale " illustrant la dichotomie entre urbanité et bestialité. A la crudité aristophanesque du corps bruyant et surincarné (motifs de la miction et de la défécation, projections excrémentielles), que l'on trouve au même moment sur les tréteaux de la comédie ambulante, Gryphius ajoute un comique scatologique plus " gazé " et édulcoré par une métaphorisation subtile qui renvoie aux deux modes médiévaux du grotesque et de l'allégorèse. Comme les stéréotypes visuels de la commensalité stercoraire et de la parturition anale présents dans les feuilles volantes, le motif tabarinique des " sanglots culiques " ou celui du baiser anal relèvent dans les comédies facétieuses de Gryphius de la réversibilité carnavalesque du haut et du bas corporels, du devant et du derrière. Les leitmotive des flatuosités et du torchage illustrent en outre la commutation du corporel et du spirituel. Dans la métaphorique de Horribilicribrifax Teutsch, le flatus revêt, conformément à l'allégorèse médiévale, un triple sens somatique (= bombus), psychique (flatus vocis, la vacuité) et pneumatique (= spiritus). Bien que n'ayant pas de rapport avec la nosologie des Vents d'Hippocrate, le météorisme des capitans gryphiens n'en est pas moins métaphorique et cosmologique. Qui plus est, le propre manuscrit de l'auteur se voit ironiquement livré à un usage impropre et littéralement fécalisé : Gryphius reprend à son compte les " propos torcheculatifs " de Rabelais ainsi que le cultus latrinae de l'imagerie de propagande.
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Contributeur : Florent Gabaude <>
Soumis le : lundi 3 juin 2013 - 10:53:34
Dernière modification le : mardi 17 avril 2018 - 23:26:02

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Florent Gabaude. Des vents, des torcheculs, des feuilles volantes : l'allégorisation de la scatologie dans l'Allemagne de Luther à Andreas Gryphius. Humoresques, CORHUM-Humoresques, 2005, 22, pp.29-46. ⟨hal-00829360⟩

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