Phonologie et écriture dans l'Anatolie antique : des bricolages des scribes hittites aux incertitudes des savants modernes

Abstract : Lorsque les Hittites, peuple d’origine indo-européenne, arrivent en Anatolie à la fin du 3ème millénaire avant J.-C., ils possèdent une langue (le hittite-nésite, langue indo-européenne), mais pas d’écriture. Ils empruntent donc l’écriture cunéiforme (avant d’ « inventer » une écriture hiéroglyphique). Cette écriture cunéiforme sert à noter l’akkadien qui restera toujours d’usage courant et qui est la langue diplomatique internationale dans tout le Proche-Orient. Mais ce syllabaire va surtout servir à noter le hittite-nésite qui devient, à cette époque, la langue officielle du nouveau royaume avec sa capitale Ḫattuša. Il est aussi utilisé pour noter le louvite et le palaïte, les deux autres langues indo-européennes de l’Anatolie, le hourrite, une langue à part, et le ḫatti – c’est-à-dire la langue des habitants de l’Anatolie avant l’arrivée des « Indo-Européens ». Cette écriture cunéiforme sera utilisée jusqu’au déclin de l’empire (vers 1190 avant J.-C.) et disparaîtra avec lui. En effet, nous n’avons plus d’attestations après cette date. Le système d'écriture que les Hittites ont emprunté a été créé pour des langues sémitiques et était donc inadapté à transcrire le phonétisme différent de leur propre langue (le hittite est une langue indo-européenne). Or, contrairement à ce que feront les Grecs lorsqu'ils emprunteront l'alphabet phénicien, les Hittites n'ont pas adapté ce système graphique à leur propres besoins (soit en modifiant des valeurs des signes, soit en créant des signes nouveaux). Cela a conféré un caractère approximatif et instable à ce syllabaire et un caractère empirique aux solutions adoptées par les scribes hittites. Une autre caractéristique de cette écriture est son absence de codification. Il n'y a pas eu à Hattuša, pas plus qu'en Mésopotamie ou en Syrie, de normes graphiques. Avant l’arrivée des Hittites, l’Anatolie était occupée par les Hattis, porteurs de la culture de l’Anatolie centrale au 3ème millénaire avant J.-C. Leur langue n’était ni indo-européenne, ni sémitique, ni même apparentée à quelque groupe linguistique connu. Les Hattis ne connaissaient pas l’écriture. Une symbiose, notamment culturelle et cultuelle, se réalise entre la population indigène et les nouveaux arrivants indo-européens. Mais c’est la langue hittite-nésite qui s’impose comme langue parlée, tandis que la langue hattie fait office de langue liturgique, devenant peu à peu une langue morte. Cependant, si le ḫatti a disparu comme outil de communication, il a été perçu comme une part inaltérable de la culture et a survécu, ou s’est maintenu comme langue liturgique : c’est le contenu de notre documentation. Plusieurs siècles plus tard (14e – 13e siècles avant J.-C.), le pouvoir central hittite met en place un vaste programme de restauration. On décide de restaurer les sanctuaires hattis détruits et de réhabiliter les vieux cultes tombés en désuétude. Le roi demande aux scribes de retrouver les tablettes dans les sanctuaires détruits, de reconstituer, de recomposer les prières, les grands rituels. Grâce à cette volonté politique, la langue hattie a été restaurée. Les scribes hittites ont alors transcrit/noté en cunéiforme les textes hattis. Donc, le hatti ne nous est connu que par la tradition scribale hittite tardive. Cependant, deux problèmes se sont posés aux scribes hittites : l’état de conservation des tablettes et leur méconnaissance de la langue. Nous en avons de nombreux indices (des fautes, des approximations, des bricolages). Les scribes étant de tradition babylonienne, cela ne leur posait pas de problème d’être confrontés à une langue différente de celle à laquelle ils étaient habitués : outre le hittite, on trouve dans les textes de l’akkadien, du sumérien, ainsi que, dans une moindre mesure, du louvite, du hourrite et du palaïte. Dans de tels cas, les scribes avaient recours à une sorte de sténographie, créée en milieu babylonien : pour raccourcir la notation d'un mot, ils utilisaient, à l'intérieur d'un même texte, soit le mot hittite, soit un akkadogramme, soit un sumérogramme, ces deux derniers pouvant être accompagnés de compléments phonétiques. Mais le terme était censé être compris et lu en hittite. Les scribes avaient donc l’habitude de « bricoler » ; ils y étaient même obligés dans le cas du hittite, langue indo-européenne écrite à l’aide du cunéiforme, initialement élaboré pour des langues sémitiques. Avec le ḫatti, la situation est différente, car ils sont confrontés à une langue qu’ils ne connaissent pas, ou plus exactement qu’ils ne comprenent plus, d’autant plus que tout oppose les deux langues : (i) du point de vue génétique : le hittite est une langue indo-européenne, alors que le hatti est une langue qu’on ne peut rattacher à aucune famille linguistique connue : elle n’est ni indo-européenne, ni sémitique, elle n’est pas non plus proche du hourrite. On ne peut l’apparenter à aucun groupe linguistique connu. Ajoutons que le hatti n’a eu aucune descendance. (ii) Du point de vue typologique - sur le plan morphologique, le hatti est une langue agglutinante. C’est d’ailleurs notamment ce qui permet un rapprochement avec certaines langues du Caucase. Le hittite, quant à lui, est une langue flexionnelle. - D’un point de vue syntaxique, le hittite est une langue de type SOV, le hatti, de type VOS. - Les critères phonétiques ou phonologiques : C’est une question difficile pour nous. En effet, l’écriture cunéiforme n’est que partiellement appropriée pour rendre phonétiquement une langue. Le scribe hittite est souvent obligé de bricoler et on ne sait pas toujours à quel phonème correspond tel signe graphique, il y a des flottements. Parfois, il y arrive bien, parfois moins bien (par exemple, dans le cas des affriquées). C’est cette question qui va nous intéresser ici : les chercheurs modernes sont confrontés à une double difficulté : ils doivent comprendre les choix opérés par les scribes hittites pour accéder à la connaissance de la phonétique et la phonologie du ḫatti. Y arrivent-ils ?
Type de document :
Communication dans un congrès
13ème Rencontres du réseau Français de Phonologie, Jun 2015, Bordeaux, France
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Contributeur : Isabelle Klock-Fontanille <>
Soumis le : lundi 22 juin 2015 - 12:35:06
Dernière modification le : mercredi 28 février 2018 - 17:06:03

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Isabelle Klock-Fontanille. Phonologie et écriture dans l'Anatolie antique : des bricolages des scribes hittites aux incertitudes des savants modernes. 13ème Rencontres du réseau Français de Phonologie, Jun 2015, Bordeaux, France. 〈hal-01166214〉

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