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« “Fiction littéraire contre storytelling” ? Les pièges d'un vieux duel et d'un faux débat »

Résumé : En hôte passablement irrespecteux, je vais prendre à contre-pied, sinon l'esprit général du projet « "Fiction littéraire contre Storytelling : un nouveau critère de définition et de valorisation de la littérature ? » (Projet du Centre de Recherches en Littérature Comparée de l'Université de Paris-Sorbonne, soutenu par le Labex OBVIL (« Observatoire de la Vie littéraire »)), du moins les présupposés implicites de son intitulé qui, en spectacularisant d'emblée un face à face entre deux arts de la parole postulés comme irréductiblement différents, fait trop de concessions, de mon point de vue de chercheur scrutant de longue date les fictions de grande consommation et leurs usages complexes au coeur de la culture médiatique moderne et contemporaine, à des attendus canoniques et à des créances symboliques qui piégent la réflexion en la prédéterminant. D'où le titre même de ma communication, lui-même indéniablement un tantinet provocateur : « "Fiction littéraire contre storytelling" ? Les pièges d'un vieux duel et d'un faux débat », par lequel je ne cherche nullement à jouer à l'iconoclaste mais à dire sans détours la perplexité d'un vaste réseau international de chercheurs en littératures populaires et culture médiatique lorsque nous voyons ressurgir en France, sous de nouveaux oripeaux terminologiques mis à la mode par le succès quasi pamphlétaire de l'essai de Christian Salmon Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, un cadre conceptuel binaire qui, depuis l'avénement de l'ère médiatique dans les années 1830 /1840 en Europe de l'Ouest, a été régulièrement mobilisé pour stigmatiser les fictions appréciées par le grand public et à construire du même mouvement la Littérature en vecteur de distinction (au sens pleinement bourdieusien du terme) sociale et culturelle. J'ai déjà eu l'occasion à plusieurs reprises, dans différentes contributions à des ouvrages collectifs ou dans mon essai Boulevards du populaire (2005), de souligner à quel point les universitaires littéraires, fils et filles d'Aristote et des humanités classiques, gardiens et gardiennes du temple des Belles lettres, avaient tendance, le plus souvent de manière infra-consciente, à perpétuer, dans leur activité institutionnelle de prescription symbolique, des hiérarchies et des clivages forgés au sein du pôle de production restreinte du champ littéraire-pour employer encore une fois une notion bourdieusienne fort éclairante en la matière. Nul doute que le débat récent autour du storytelling posé ontologiquement comme aliénant, et donc érigé de manière expéditive en repoussoir de la fiction littéraire, nécessairement libératrice parce que « littéraire », mériterait en ce sens d'être questionné comme un révélateur de l'habitus de l'homo academicus, à tout le moins de l'homo academicus francophone. Pour d'évidentes raisons de temps, je n'aurai garde toutefois de me lancer dans une entreprise aussi abyssale, et me contenterai de verser quelques éléments historiques et théoriques au dossier épineux qui nous rassemble aujourd’hui. Je montrerai tout d’abord que l’antagonisme actuellement construit entre « littérature » et « storytelling », dans le jeu des créances manichéennes qui le fondent et des « postures littéraires » – au sens théorisé par Jérôme Meizoz – adoptées par les acteurs du débat, réactive une scénographie fondatrice, celle de la « Querelle du roman-feuilleton » – pour emprunter le titre judicieux de l’anthologie rassemblée par Lise Dumasy –, qui vit dès la fin des années 1830 la « littérature industrielle » dénoncée par les élites comme dangereuse et avilissante, préludant ainsi à un siècle et demi de flétrissures symboliques et d’anathèmes. Je montrerai ensuite à quel point la discussion française actuelle sur le storytelling peine à se dégager, sur les plans de la théorie et de la terminologie, de l’ombre portée de ces raccourcis et amalgames qui ont longtemps prévalu en matière de fabrication de la « valeur littéraire », au point de sembler étrangement ignorante de certaines avancées contemporaines de la recherche sur les « médiacultures », sur la nécessité anthropologique des récits pour notre « espèce fabulatrice «  (Nancy Huston) ou sur les usages de la fiction en régime multimédiatique.
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Contributeur : Jacques Migozzi <>
Soumis le : vendredi 22 mai 2020 - 12:08:45
Dernière modification le : mardi 26 mai 2020 - 03:46:12

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Fiction littéraire contre sto...
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Jacques Migozzi. « “Fiction littéraire contre storytelling” ? Les pièges d'un vieux duel et d'un faux débat ». Danielle Perrot-Corpet. Fiction littéraire contre storytelling. Formes, valeurs, pouvoirs du récit aujourd’hui, Comparatismes en Sorbonne (7), Presses Universitaires de La Sorbonne, 2016. ⟨hal-02437389⟩

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