, Quels seraient ces risques ? Premièrement, il s'agit d'éviter ce qui pourrait constituer un revers de la complexification de la théorie, de la méthode et du discours sémiotiques, à savoir le risque d'une haute « spécialisation » de la discipline, comme il advint aux sciences lorsqu'elles étaient « réductrices ». Edgar Morin lui-même évoquait déjà ce risque en retraçant l'histoire des sciences de la Modernité jusqu'au XX e siècle en soulignant que cette réduction, ce principe de simplification a conduit aux plus admirables découvertes, mais ce sont ces découvertes mêmes qui, finalement, ruinent aujourd'hui toute vision simplificatrice. (?) les sciences physiques, Nous avons cherché à cerner les implications de l'adoption du parti pris épistémologique de la complexité et de l'hétérogénéité, notamment lorsque la sémiotique s'aventure dans les contrées de l'écologie ainsi que du vivant globalement conçu, p.25

, En d'autres termes, à l'heure précisément où la sémiotique peine à retrouver sa digne place dans les sciences sociales et fait les frais d'un héritage terminologique considéré comme encombrant, peu transposable ou traduisible dans d'autres disciplines -malgré sa vocation assurément transdisciplinaire -, la complexification de la théorie

D. Fait, ce ne seront pas seulement les éventuelles « applications » dans des analyses concrètes à venir qui décideront de la viabilité d'un tel projet : c'est avant tout le débat et la mise en perspective des différentes voix existant dans notre communauté de recherche. En d'autres termes, et eu égard à la nature « diabolique » de la sémiotique telle qu'elle est revendiquée par Basso Fossali, cela revient à s'interroger sur la possibilité de fédérer et de créer une véritable koinè théorique et méthodologique

. Deuxièmement, nous devons mettre en regard de notre discussion de la « complexification » un les sciences de la complexité, nombre de chercheurs ont souligné, même par rapport à la physique newtonienne (jugée « réductrice » par Morin), que la réduction à « un prétendu "élémentaire et simple" (?) n'existe pas à l'intérieur de la physique elle-même

G. Longo and . Edgar, Les mêmes rappellent aussi la tendance à rechercher plutôt des « fondements autonomes à différents niveaux phénoménaux, ainsi que des unifications de grande originalité » 27 ; en d'autres termes, quand on distribue les éléments d'analyse sur plusieurs plans différents

, Cela ne va pas de soi pour les sciences dites « dures », mais

. Longo, De même, lorsque l'analyse d'un phénomène aboutit à des résultats incompatibles, l'incompatibilité peut être levée dès lors que ces résultats peuvent être affectés à des échelles différentes : c'est alors le regard qui se déplace et qui balaie ainsi les niveaux d'échelle au sein du phénomène lui-même 28 . Dans ce sens, comme le rappellent aussi G. Longo et ses collaborateurs, le simple, au moins en physique et dans les sciences du vivant, relève toujours d'une simplexité telle qu'Alain Berthoz la conçoit : « c'est le simple qui résulte d'une histoire complexe, du simple qui n'est jamais élémentaire (atomique, irréductible) » 29 . Cet apparent oxymore (la simplexité est la complexité du simple) est notamment l'objet d'une méthode (en particulier à l'interface entre physique et biologie) qui mérite un bref détour : la renormalisation. Le point de départ, nécessaire « connectivité » entre des résultats obtenus séparément peut s'appuyer, pour le dire très sommairement, sur la validation d'équations et de modèles mathématiques transversaux

, Elle procède par simplification sans être réductrice, car i) elle distribue et hiérarchise (échelles supérieures et inférieures), puis ii) elle trouve la règle qui rend compte à la fois des changements d'échelles et des changements de paramètres, La renormalisation ne résout pas la complexité des interactions pour chaque échelle considérée mais permet néanmoins d'expliciter toutes les interactions pertinentes du système à des échelles plus larges

G. Longo, M. Montévil, A. Pocheville, and «. , Complexité-Simplexité, 2014.

. Ibid,

, Dans un dispositif expérimental et un article scientifique dédiés aux propriétés des matériaux, par exemple, il est fréquent d'observer un tel « balayage » méthodique des échelles macroscopique, microscopique, et nanoscopique, et si ce n'est pas le cas, l'échelle choisie est clairement précisée et distinguée des autres échelles

G. Longo, La référence à A. Berthoz et à sa notion de simplexité est présente chez Basso Fossali, et elle est précisément évoquée vis-à-vis de la nécessité d'une « restructuration des pertinences et donc des conditions d'observation, p.15

. Ibid,

. Ibid,

. Finalement, que ce soit celle des procédures de conversion entre les niveaux du parcours génératif (Greimas), celle des procédures d'intégration entre les plans d'immanence (Fontanille, après Benveniste), celle des parcours interprétatifs entre échelles et niveaux sémantiques (Rastier), celle de la transversalité des relations connectant les régimes sémiotiques distincts (Landowski), sans compter celles portées par la sémiophysique de Jean Petitot (après Thom), la question demeure : la sémiotique ne disposant pas d'équivalents stricto sensu d'opérateurs mathématiques comme celui de la renormalisation dans les sciences du calcul, comment rendre nos théories, nos méthodologies et nos discours « simplexes » ? Plusieurs tentatives ont pourtant vu le jour, 2011.

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, Remarques à propos de l'ouvrage de Pierluigi Basso Fossali, Vers une écologie sémiotique de la culture, Actes Sémiotiques