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Dans le cas du coronavirus, il est donc important que la population s'approprie les mesures de prévention individuelles et collectives pour éviter l'apparition de tableaux graves.

Résumé : Le Calame : Commençons par une question d’actualité : Comment le neurologue que vous êtes a réagi à la pandémie du coronavirus et à la façon dont les pouvoirs publics sont en train de la gérer ? Pr. Diagana Mouhamadou : Nous réagissons tout d’abord en tant que médecins avant d’être spécialistes. Nous sommes devant une pandémie (épidémie mondiale) avec une contagiosité très élevée. Bien que bénigne dans la plupart des cas, elle peut entrainer des complications graves pouvant engager rapidement le pronostic vital des patients dans certaines conditions. Cette particularité de haute virulence lui confère ce caractère de drame universel tant sur le plan sanitaire que socioéconomique. C’est une pathologie infectieuse à expression Oto-rhinopharyngée dans sa phase virologique, mais multi-viscérale dans sa phase immunopathologique (stade compliqué). Le second regard que j’ai personnellement sur la situation dans notre pays est celui du médecin de santé publique, dont le souci majeur, à ce stade, est d’identifier la stratégie pour limiter la propagation de l’épidémie. C’est dans ce sens qu’il faut tout faire pour éviter la transmission communautaire et c’est pourquoi il faut saluer la rapidité avec laquelle les autorités ont pris les mesures de fermeture des frontières, de confinement des voyageurs et des contacts des cas avérés ainsi que toutes les mesures visant à réduire le contact interhumain. Ce qui est appréciable également, c’est la réactivité face à chaque évolution de la situation sans oublier les mesures sociales d’accompagnement. L’évolution de la stratégie vers le dépistage actif des personnes identifiées comme « cas possibles ou potentiels » soit toutes les personnes confinées pour raison de provenance d’une zone d’exposition à risque ou pour raison de contact avec un cas positif, est à saluer même si nous pensons qu’Il aurait dû être plus précoce. Il ne faut pas oublier le personnel de santé, ceux qui sont actuellement en première ligne, et celui travaillant au sein des lieux de confinement. Maintenant, le problème essentiel réside au niveau des populations. La prise de mesures par les autorités est une chose mais leur exécution par les populations en représente une toute autre. Si le sens de ces mesures n’est pas compris et accepté par la population, leurs applications au quotidien seront défaillantes. Quand on regarde ce qui se passe, malgré toute la campagne de sensibilisation, on se rend compte que la mesure de distanciation sociale n’est pas du tout respectée. Ceci s’illustre au niveau du comportement de nos concitoyens au sein des marchés, dans les transports publics, dans les boulangeries juste avant l’heure du couvre-feu. Mieux encore quand on échange sur ce sujet, on est surpris de constater qu’il existe encore des gens qui ne croient pas encore en l’existence de la maladie ou en sa présence dans notre pays. Or ce qu’il faut craindre, c’est l’évolution vers une transmission communautaire de la maladie au risque de voir une augmentation rapide du nombre de cas. Comme vous le savez, plus on aura de personnes atteintes, plus on aura le risque de voir apparaître des tableaux graves nécessitant une prise en charge très lourde et j’ai bien peur que notre système santé ne soit pas capable d’y faire face. Il est donc important que la population s’approprie ces mesures de prévention individuelles et collectives pour éviter d’en arriver à cette situation. -Les neurologues sont-ils sollicités ? Si oui, quel rôle ils jouent dans la prise en charge des malades du COVID-19 ou des confinés ? Pour l’instant, non, comme je l’ai dit tantôt, c’est une maladie qui comprend deux phases : une phase virologique asymptomatique ou à expression clinique modérée ne nécessitant qu’une surveillance avec un traitement symptomatique si nécessaire, et surtout l’isolement. Dieu merci tous les cas actuellement diagnostiqués dans notre pays jusqu’à l’heure où je vous parle et à ma connaissance, sont dans cette phase. La deuxième phase est celle des complications, inaugurée par un syndrome respiratoire aigu sévère, évoluant vers une atteinte multi viscérale. Outre l’anosmie et l’agueusie qui font partie du tableau clinique dans 30 % des cas, d’autres manifestations neurologiques ont été décrites (Encéphalite, myélite, Syndrome de Guillain Barré), comme des complications concernant d’autres organes : altération de la fonction rénale, hépatique, cardiaque, signes dermatologiques, etc. Toutes ces complications relèvent d’une prise en charge multidisciplinaire en soins intensifs. Il s’agit d’une situation comparable à un état de « guerre » sanitaire. Tout le corps médical et paramédical constitue « l’armée de la nation », à la tête de laquelle il y a les autorités sanitaires qui peuvent mobiliser « les troupes » en fonction des besoins de la situation. Mais chacun à son niveau, de façon individuelle ou collective peut participer à ce « combat ». Je salue d’ailleurs la part active que prennent nos jeunes collègues (jeunes médecins et étudiants en médecine) à travers les réseaux sociaux en réalisant des vidéos de sensibilisation dans toutes les langues nationales. -On assiste à comme une expansion des maladies neurologiques un peu partout dans le monde. Est-ce le cas chez nous ? Si oui, quelles en sont les causes ? Ensuite, de quels moyens humains et matériels (logistique, plateau technique) disposez-vous au CHS pour la prise en charge de ces pathologies ? Notre pays n’échappe pas à ce constat. En effet comme c’est le cas pour tous les pays en développement, nous sommes dans une situation dite de transition épidémiologique avec une augmentation de la prévalence des maladies non transmissibles à côté des pathologies infectieuses. C’est dans cette optique qu’il faut voir les choses. Cette expansion concerne donc aussi bien les pathologies neurologiques, que cardiovasculaires, endocrino-métaboliques, rhumatologiques sans oublier les cancers. Les causes sont multifactorielles. Il s’agit surtout de facteurs en rapport avec le changement dans le mode de vie des populations avec notamment la sédentarité, le manque d’activité physique, une alimentation mal équilibrée qui présentent comme corollaire l’augmentation de la prévalence de facteurs de risques tels que l’Hypertension artérielle, le diabète, les dyslipidémies, la surcharge pondérale. Il faut ajouter à cela le stress permanent de la vie quotidienne. Cependant, on ne doit pas occulter aussi l’amélioration des plateaux techniques, avec notamment l’augmentation du nombre de spécialistes et l’amélioration des moyens diagnostiques dans certains domaines. La neurologie a cependant été longtemps le parent pauvre de notre système de santé en termes d’investissement hospitalier, une sorte de spécialité de « seconde importance ». Sans rentrer dans les détails, deux pathologies constituent pour nous un problème de santé publique : il s’agit des Accidents Vasculaires Cérébraux (AVC), véritable fléau, et, de l’Epilepsie. Notre plateau technique s’est beaucoup amélioré ces dernières années avec le renforcement de l’équipe et l’arrivée de jeunes neurologues avec une orientation neuropédiatrique. L’ouverture d’un résidanat depuis 3 ans a vu des jeunes s’intéresser à cette spécialité, contribuant ainsi à la qualité de la prise en charge de nos patients. C’est en matière d’équipement que nous peinons actuellement. Mais nous avons l’espoir que sous peu, les choses évoluent dans le bon sens. -Dans nos sociétés, les populations continuent à imputer certaines maladies neurologiques comme l’épilepsie, par exemple, au diable. Ces habitudes ou perceptions persistent-elles encore chez nous ? Est-il facile pour les spécialistes que vous êtes de convaincre qu’il n’en est rien, qu’il s’agit de maladie neurologique, prouvée et qu’on peut en guérir par la médecine ? Il est vrai que nos sociétés africaines ont toujours tendance à attribuer aux maladies chroniques en général, une cause surnaturelle. Les AVC sont interprétés comme résultante d’une rencontre avec le diable sous forme de « coup de vent » (Henddu en Pulaar, Fanko en Soninké). L’épilepsie a toujours été considérée comme relevant de causes non organiques (une maladie de l’esprit). Sont incriminés : les Djinns (Ehel lekhle), les mauvais esprits (Rabes en Wolof), ou le sort jeté à l’individu etc. A mes débuts d’exercice, beaucoup de nos patients s’adressaient à la médecine traditionnelle avant de venir à l’hôpital, occasionnant parfois un retard considérable dans la prise en charge. Mais de plus en plus les patients viennent à nos consultations, dès l’apparition des signes. Je pense que les parents des patients traités médicalement sont les meilleurs canaux de sensibilisation pour convaincre de l’efficacité de la prise en charge médicale. De notre côté chaque fois que nous sommes devant un parent qui amène son enfant pour la première fois pour Epilepsie, afin de le rassurer et l’amener à adhérer à la prise en charge, nous lui montrons les dossiers classés de nos patients en rémission. Les actions menées au sein de la Ligue Mauritanienne de lutte contre l’épilepsie (LIME) ont certainement aussi contribué également à l’évolution des mentalités. - Jusqu’à il y a quelques années, le Centre Hospitalier des Spécialités, anciennement Centre neuropsychiatrique (CNP) (communément appelé Hôpital Dia) ressemblait fort à une espèce de basse cour. Aujourd’hui, il est en chantier. Est-ce à dire que les soucis de locaux, surtout de bloc opératoire sont en passe d’être réglés ? De combien de neurologues dispose la Mauritanie ? En effet, notre Centre a longtemps souffert du manque d’investissement, et ce malgré plusieurs projets de développement hospitalier élaborés et qui n’ont jamais été pris en compte. L’état des locaux, de l’hôtellerie en est une parfaite illustration. Certains de nos équipements sont hors usage. Grâce au dynamisme du Pr Soumaré, Directeur de l’établissement, et d’un réseau de généreux donateurs, le Centre a reçu une véritable bouffée d’oxygène ces dernières années dans le cadre du partenariat Public-Privé. C’est dans ce cadre que se situe la construction du bloc opératoire, avec un Service d’hospitalisation de neurochirurgie. Dieu merci, les choses bougent du côté de l’État et actuellement tout le Centre est en chantier : 2 nouveaux bâtiments pour les services de Neurologie, de neurologie pédiatrique et de Psychiatrie, un bâtiment d’imagerie qui va abriter une salle d’angiographie bi-plan, une salle d’IRM, une deuxième salle de scanner et deux salles d’échographie. Un service d’accueil des urgences et une réanimation sont en initiation de projet avec le Ministère de la Santé et celui chargé de l’habitat. Sur le Centre, nous sommes 5 spécialistes en neurologie comprenant des neurologues et neuro-pédiatres. Un neurologue militaire collabore également avec nous et deux autres officient en ville hors de l’équipe. La force de l’équipe réside dans la collaboration étroite entre neurologues et neurochirurgiens (deux maillons d’une même spécialité). C’est dans ce cadre que nous nous réunissons en staff hebdomadaire auquel participent également neuroradiologues, psychiatres, pédiatres où sont présentés tous les patients qui posent un problème diagnostique ou de prise en charge médicale ou chirurgicale. Tous les dossiers proposés pour une évacuation sanitaire sont discutés au cours de cette réunion. C’est toujours dans cette optique unitaire que nous avons créé, depuis 2008, la Société Mauritanienne des Sciences Neurologiques. -La Mauritanie dispose d’une Faculté de Médecine depuis quelques années. Est-elle en mesure de satisfaire les besoins du pays en personnel qualifié ? Le rôle que joue une Faculté de Médecine dans l’amélioration de la qualité des soins est évident. En assurant une formation de qualité et harmonisée, il n’y a que par une Faculté de médecine qu’on peut arriver à augmenter significativement la population médicale dans un pays. Vous savez selon le rapport de l’OMS en 2017, la Mauritanie comptait 0,2 médecin pour 10 000 habitants ce qui nous donne un médecin pour 50 000 habitants. Je suis persuadé que si on refaisait ce rapport 5 ans plus tard (soit en 2022), on constaterait déjà une évolution positive et 10 ans plus tard, la différence serait plus fortement significative. Parlant de la qualité du personnel, il faut préciser que le personnel de santé n’est pas constitué uniquement de médecins. Les infirmiers, sages-femmes et techniciens supérieurs de santé sont une partie intégrante de ce personnel. La formation du reste du personnel essentiel de notre système de santé n’est pas assurée par la Faculté de Médecine. Si vous parlez de la qualité des médecins que nous formons, je ne peux pas être juge et partie mais ce que je peux vous affirmer pour avoir présidé pendant un certain nombre d’années le concours de recrutement des médecins à la fonction publique, c’est que nos élèves ont toujours occupé des rangs honorables lors de ce concours. Le même constat est fait au niveau du concours de résidanat. Nous recevons également de très bonnes appréciations de la part de nos collègues, à l’étranger, dans les services dans lesquels nos étudiants poursuivent leur formation de résidanat.
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Contributeur : Elisabeth Grelier <>
Soumis le : mardi 1 septembre 2020 - 12:13:04
Dernière modification le : mercredi 14 octobre 2020 - 04:05:44

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  • HAL Id : hal-02927032, version 1

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Mouhamadou Diagana. Dans le cas du coronavirus, il est donc important que la population s'approprie les mesures de prévention individuelles et collectives pour éviter l'apparition de tableaux graves.. Le Calame, 2020. ⟨hal-02927032⟩

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